Un chef d'oeuvre du réalisateur iranien Mohammad Rasoulov

Synopsis: Reza, installé en pleine nature avec sa femme et son fils, mène une vie retirée et se consacre à l’élevage de poissons d’eau douce. Une compagnie privée qui a des visées sur son terrain est prête à tout pour le contraindre à vendre. Mais peut-on lutter contre la corruption sans se salir les mains ?

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Entretien avec le réalisateur

Qu’est-ce qui vous a inspiré ce film ?
 C’est un souvenir de ma jeunesse, dont j’ai toujours pensé que ce pourrait être un sujet de film. Cela date d’il y a une vingtaine d’années. Je travaillais dur à l’époque pour gagner de quoi vivre. Je produisais des publicités en vidéo. Un soir, j’ai décroché un boulot urgent à faire, avec juste la nuit pour le faire. J’étais épuisé mais j’avais vraiment besoin de cet argent. Il était plus de minuit, je suis monté dans ma voiture pour aller à mon bureau. J’étais presque arrivé quand la police m’a arrêté pour un contrôle de routine. Ils ont vérifié mes papiers. Je n’avais commis aucune irrégularité, mais les policiers ont vu que j’étais pressé, alors ils m’ont gardé là. J’essayais de rester calme. Au bout de dix minutes, je leur ai expliqué ce que je faisais et pourquoi j’étais pressé. Ils n’ont rien voulu entendre. J’ai commencé à monter le ton, à protester. Cela n’a servi à rien. J’étais immobilisé là sans raison. Au bout d’un moment, un des policiers a baissé sa vitre et m’a dit que si je payais quelque chose, je serais libre de partir. Je cherchais comment sortir de cette situation sans payer de pot de vin. Si je ne rejoignais pas vite mon bureau, je risquais de perdre non seulement le boulot que j’avais à faire, mais aussi le client qui me l’avait confié.
J’étais assis dans ma voiture, pendant que les policiers, indifférents, continuaient à surveiller le trafic. J’ai remarqué qu’on n’était pas loin d’un commissariat. J’ai rappelé le policier et lui ai demandé à quel montant il pensait.
Il m’a répondu « Paye ce que tu peux ! ». Il m’a fait comprendre que cette somme serait partagée entre tous les policiers présents. On a fini par se mettre d’accord sur un montant. Je lui ai dit que je n’avais pas cette somme sur moi, qu’il fallait qu’il m’accompagne jusqu’à mon bureau où j’avais de l’argent. Il est alors monté dans ma voiture. Arrivés à mon bureau, il a attendu dans le hall tandis que j’allais chercher l’argent dans une autre pièce. J’en ai profité pour photocopier chaque billet que j’allais lui donner. Je lui ai donné l’enveloppe, je l’ai reconduit à l’endroit du contrôle, et j’ai pu repartir finir mon travail. Mais je ne pouvais pas laisser tomber.
Je suis allé au commissariat, j’ai demandé à voir un policier, je lui ai raconté qu’on m’avait forcé à payer un pot de vin, que je voulais porter plainte. Il m’a demandé quelles preuves j’avais, alors j’ai sorti les photocopies en disant « quand votre patrouille rentrera, regardez les billets qu’ils ont sur eux et vous verrez ». Il m’a regardé, a pris mes photocopies, a appelé un agent et lui a donné l’ordre de me mettre en cellule. J’y ai passé la nuit. Je n’ai été relâché qu’à midi le lendemain…

 

 

Comment la censure dans votre pays affecte-t-elle votre processus créatif ? Vos relations avec les autorités vous empêchent-elles, par exemple, de choisir vos collaborateurs ?
On dit souvent que la censure et les limitations qu’elle entraîne stimule la créativité des artistes. Mais ce n’est pas toujours le cas. Parfois, on atteint un niveau de saturation qui peut conduire au désespoir. Quand l’autorité de censure vous empêche d’être connecté à votre public, il vous faut trouver des approches subtiles, indirectes, et vous devez lutter pour ne pas que cette mise à l’écart vous abatte. Car, à cause de cette absence de connexion avec votre public, votre travail devient quasiment un monologue, puisqu’il n’est plus visible. Cette censure qui vous pousse à la marge, qui crée une image manipulée de vous et de votre travail, altère aussi les sentiments du public. C’est décourageant, mais vous finissez toujours par trouver des gens autour de vous qui cherchent la vérité.

Mon équipe technique est pour l’essentiel restée la même et, après des années de collaboration, il s’est créé entre nous de la compréhension et du respect. Ce qui ne nous empêche pas de rencontrer, durant la production, des problèmes imprévus.

Par exemple, pour ce film, le rôle principal exigeait la présence d’un acteur très solide. Je savais que ce serait un rôle délicat et que la peur du sujet et de la censure en ferait hésiter plus d’un à accepter ce rôle d’un homme qui n’est pas musulman, et dont la religion n’est pas établie. Aucun de mes amis proches n’a voulu le jouer. À la dernière minute, mon assistant a rencontré un acteur très respecté qui a accepté et a débarqué sur le tournage dès le lendemain, prêt à tourner. Juste avant la première prise, nous nous sommes assis tous les deux dans la voiture pour parler du film. Il avait tout compris. Le personnage, les pièges du rôle. Il connaissait des gens qui avaient vécu ce genre de situations. Il avait accepté le rôle pour pouvoir prendre position face à cette injustice. Il a incarné ce personnage avec beaucoup de sérénité, et sans avoir peur.

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Ce personnage entretient un rapport paradoxal avec l’autorité…
Ce paradoxe est la conséquence de son sens de la morale, parce que les valeurs sociales qui l’environnent sont en contraste direct avec ses principes moraux. Dans de telles conditions, la structure sociale est comme un bulldozer. Elle avance, quoi qu’il arrive. Si vous n’obéissez pas aux valeurs du système, aussi immoral soit-il, vous êtes considéré comme un marginal et un fauteur de troubles.

Est-ce que les poissons rouges que Reza élève ont une valeur symbolique en Iran ?

Durant les fêtes du Nouvel An, ces poissons symbolisent la vitalité, la chance. Dans le film, j’en ai fait un métier qui me permet d’expliquer un peu le caractère de Reza. Je montre que cet homme ombrageux, fermé, au regard froid, est une âme tendre. Pour moi, il est comme un escargot qui s’est réfugié dans sa coquille.

Vous avez été condamné en même temps que Jafar Panahi à une peine de prison. Votre peine a été réduite à un an de prison, mais n’a toujours pas été exécutée. Redoutez-vous son exécution prochaine ?
Le système fonctionne de façon inexplicable. Cette sentence rôde au-dessus de ma tête comme l’épée de Damoclès. On m’a assuré qu’elle serait exécutée. Je pense que ce sont les réactions internationales qui ont permis d’éviter que j’aille en prison. J’ai été libéré sous caution, mais je ne me sens pas libre. Je bénéficie d’un fantôme de liberté. Je vis avec la peur, je suis constamment aux aguets. Chaque fois que je veux quitter le pays, je crains qu’on ne m’en empêche et j’ai peur dès que je reviens. Mais c’est ma vie, et je dois profiter de chaque petite ouverture, chaque interstice pour échapper à la censure et être créatif. Je ne sais pas combien de temps je parviendrai à faire des films. Mais je refuse de perdre espoir. Je vais travailler aussi longtemps que je le pourrai et quand je ne le pourrai plus, au moins je n’aurai pas de regrets. Un artiste parvient toujours à créer. Si on devait m’empêcher de faire des films, je trouverais une autre façon de m’exprimer.
Voyez-vous dans la présidence de Hassan Rouhani quelques raisons d’espérer ?
Il a quelques idées, mais son incapacité à les mettre en oeuvre vient de ce qu’en Iran, le président n’a aucun pouvoir exécutif. Son gouvernement parle des droits des citoyens, mais n’a pas les moyens d’agir. Le totalitarisme qui règne en Iran est antinomique avec la liberté de parole et de pensée. Mais il y a de l’espoir. Que le système en place le veuille ou non, le changement social finira par venir. Je veux croire qu’à l’avenir, tout sera différent.

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